abFab Il y a 140 jours
Encore un texte excellentissime de Mona Chollet. Chaque billet (mais ce n'est plus vraiment un billet à ce stade là) de Mona Chollet sur Périphérie est un délice, une sorte de road movie sur les chemins du féminisme. On part d'un point pour aborder plusieurs sujets mais tous en rapport avec la même thématique, c'est jouissif (si, si). Ici, Mona Chollet part du film des soeurs Coulin, "17 Filles".
"Les réalisatrices, Delphine et Muriel Coulin, ont transposé dans leur ville natale de Lorient l’histoire des dix-huit élèves américaines d’un même lycée de Gloucester, dans le Massachusetts, qui, en 2008, avaient défrayé la chronique pour être tombées enceintes toutes en même temps. Leur héroïne, Camille, enceinte par accident, décide de garder le bébé, et persuade ses copines de l’imiter. Elles seront seize à la suivre. Elles concluent un pacte : après avoir accouché, elles habiteront toutes ensemble, s’entraideront, seront enfin adultes et indépendantes."
Pour se pencher sur l'image de la maternité dans nos modernes sociétés : "On reste néanmoins perplexe : subversive, la maternité ? Si 17 filles peut défendre cette thèse, c’est que, en tant que film français de bon goût, il évacue résolument toute la culture populaire dont notre monde est baigné ; c’est-à-dire la culture où apparaît de façon flagrante la survalorisation de la maternité, pour ne pas dire sa valorisation exclusive, qui reste aujourd’hui dominante dans de larges pans de la société. Sauf erreur de notre part, les chambres filmées ici sont entièrement dépourvues des affiches de chanteurs et de chanteuses, d’acteurs et d’actrices, qui, en France comme aux Etats-Unis, tapissent celles de l’écrasante majorité des adolescentes. Dans celle de Camille, l’héroïne, on aperçoit un portrait de Rimbaud (« On n’est pas sérieux... », tout ça, tout ça). [...]
Aux Etats-Unis, de nombreux commentateurs ont fait le rapport entre l’attirance croissante des adolescentes pour la maternité et la fascination délirante pour la fécondité des femmes célèbres, dont le ventre est scruté avec tant d’acuité que la moindre digestion difficile les expose à des rumeurs qui s’étaleront en Une des tabloïds du monde entier.[...]
La culture médiatique encourage à prendre ce raccourci, comme en témoignent les émissions de télé-réalité consacrées aux grossesses adolescentes (« Teen Mom », « 16 ans et enceinte », sur MTV). De très jeunes femmes célèbres montrent la voie : la petite sœur de Britney Spears, Jamie Lynn Spears, alors âgée de 17 ans, a accouché la semaine où éclatait l’affaire de Gloucester, et le Teen Vogue américain a suscité la controverse pour avoir affiché en couverture le mannequin Jourdan Dunn, enceinte à 19 ans. En France, en 2011, le clip de la chanson de Colonel Reyel Aurélie a totalisé 23 millions de vues sur Youtube, au grand ravissement des anti-IVG : « Aurélie n’a que 16 ans et elle attend un enfant / Ses amies et ses parents lui conseillent l’avortement / Elle n’est pas d’accord, elle voit les choses autrement / Elle dit qu’elle se sent prête pour qu’on l’appelle “maman”... »"
Elle revient sur un bouquin (dont je n'avais jamais entendu parler) (arf), "la mystique féminine" :
"On a l’impression de voir revenir, sous une forme contemporaine, cette « mystique féminine » qui, en 1963, avait donné son titre au célèbre livre de la journaliste américaine Betty Friedan. [...]The Feminine Mystique [...] décrit un cas d’école : le conditionnement forcené, proche de l’abrutissement, subi par les femmes américaines durant les quinze années de l’après-guerre pour les persuader que le mariage, les enfants et l’univers domestique devaient suffire à leur bonheur[...]
En 2011, sous le titre A Strange Stirring. “The Feminine Mystique” and American Women at the Dawn of the 1960s (« Une sensation étrange. La Mystique féminine et les femmes américaines à l’aube des années 1960 »), l’historienne Stephanie Coontz a reconstitué l’impact exceptionnel qu’a eu le livre de Betty Friedan sur ses lectrices et sur la société. Avec l’aide de ses étudiants, elle a dépouillé l’abondant courrier reçu par Friedan à l’époque et interrogé des dizaines de femmes sur leurs souvenirs du livre. « Nous étions une génération de femmes intelligentes, écartées du monde », lui dit l’une d’elles. Une autre raconte comment elle envoya le livre, accompagné d’un petit mot acerbe, au psychanalyste qui essayait de lui faire « accepter son rôle d’épouse ». Une autre, encore, le lut en pleurant sans pouvoir s’arrêter, et n’interrompit sa lecture que pour aller balancer dans les toilettes sa plaquette d’antidépresseurs. Certains maris interdirent le livre dans leur maison ; d’autres écrivirent à Betty Friedan pour la remercier, lui disant qu’elle leur avait permis de mieux comprendre leur femme et qu’ils étaient maintenant résolus à la soutenir dans ses aspirations. Un jeune homme encore célibataire se promit de choisir pour compagne une fille qui ne « serait pas prête à renoncer à ses rêves ». Des femmes des générations suivantes témoignent également. L’une déclare : « Je n’ai compris ma mère que deux fois dans ma vie : quand j’ai lu Le Livre de Job, et quand j’ai lu La Mystique féminine. »
Parmi les lectrices de Friedan, plusieurs coururent s’inscrire ou se réinscrire à l’université. Certaines se prirent au jeu et firent de belles carrières de chercheuses. D’autres s’investirent dans la vie militante, ou trouvèrent des petits boulots ; d’autres divorcèrent. Toutes réaménagèrent leur vie d’une manière qui respectait davantage leurs besoins, conciliant au mieux leurs dimensions de mère, de compagne et d’individu."
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